Santé mentale numérique au travail : le rôle de l'employeur
L'article en 30 secondes
- Le soutien psychologique par intelligence artificielle est un comportement de masse, pas une tendance émergente : 63 % des répondants de l'étude Ipsos pour AXA ( AXA Mind Health Report 2026 , juin 2025, 19 000 personnes dans 16 pays) déclarent y recourir.
- La santé mentale numérique au travail désigne l'ensemble des outils numériques, y compris les agents conversationnels génératifs, que les personnes employées utilisent pour gérer leur détresse psychologique en dehors des canaux officiels de l'organisation.
- 28 % des personnes ayant utilisé l'IA pour du soutien psychologique rapportent des résultats problématiques : mauvais conseils, renforcement de pensées négatives, sentiment d'accompagnement sans accompagnement réel.
- Cet article propose une grille en cinq mouvements pour cadrer l'usage : nommer, informer, sécuriser les données, connecter au programme d'aide aux employés, outiller les gestionnaires.
- Limite centrale : un agent conversationnel ne détecte pas l'aggravation d'une détresse, n'assure aucun suivi et ne porte aucune responsabilité clinique.
Ce qu'une directrice des ressources humaines m'a dit en réunion de cadrage
« Notre programme d'aide aux employés est sous-utilisé. On pensait que c'était un problème de communication. » La suite de la conversation a montré autre chose : les gens ne sont pas inactifs face à leur détresse, ils ont simplement changé de porte d'entrée. Avant d'appeler une ligne de soutien avec un délai de rappel de 48 heures, plusieurs ouvrent une fenêtre de conversation avec une intelligence artificielle. À 2 h du matin. Sans formulaire, sans dossier, sans jugement. C'est gratuit, immédiat et anonyme (du moins en apparence, on y reviendra). En contexte de listes d'attente en santé mentale et de pénurie de main-d'œuvre, c'est compréhensible. Ça reste un angle mort de gouvernance.
Qu'est-ce que la santé mentale numérique au travail
La santé mentale numérique au travail désigne l'ensemble des pratiques par lesquelles une personne employée utilise des outils numériques pour gérer sa détresse psychologique : applications de méditation, forums, plateformes de télépsychologie et, depuis peu, agents conversationnels génératifs comme ChatGPT, Claude ou Gemini. Ces usages se déroulent hors des canaux officiels de l'employeur. Ils ne sont ni encadrés par une politique, ni comptabilisés dans les indicateurs de mieux-être, ni couverts par une responsabilité professionnelle. Pour l'organisation, il s'agit d'un usage réel, massif et invisible.
63 % y ont recours, 28 % en rapportent un préjudice
L'étude Ipsos réalisée pour AXA ( AXA Mind Health Report 2026 , publiée en juin 2025) a interrogé 19 000 personnes dans 16 pays. Deux résultats structurent la réflexion. Premièrement, 63 % de la population sondée déclare utiliser l'intelligence artificielle pour du soutien psychologique. Deuxièmement, 28 % de ces personnes reconnaissent que cet usage les a menées à des résultats problématiques : conseils inadéquats, renforcement de pensées négatives, impression d'être accompagnées alors qu'elles sont seules devant un écran.
À noter qu'il s'agit d'un sondage international déclaratif, non d'une mesure clinique. Le Québec ne fait pas partie des territoires ventilés séparément dans les chiffres cités ici. La prudence s'impose donc sur la transposition du taux exact, mais pas sur l'existence du phénomène.
Pour une organisation québécoise, la lecture pratique tient en une phrase : dans une équipe de 40 personnes, il est probable que plusieurs dizaines aient déjà confié un épisode d'anxiété, un conflit avec un gestionnaire ou une situation familiale difficile à un agent conversationnel. Ces échanges contiennent souvent des informations sur l'organisation, ses collègues et ses clients. Ils transitent par des serveurs situés hors du Québec, parfois hors du Canada. Aucune politique interne ne les couvre.
Cadrer l'usage en cinq mouvements
Interdire ne fonctionne pas : on n'interdit pas à une personne de chercher du réconfort. Banaliser non plus : la responsabilité de l'employeur en matière de santé psychologique demeure entière. Entre les deux, voici une séquence applicable en quelques semaines, sans budget technologique.
| Mouvement | Ce qu'on fait | Ce qu'on évite |
|---|---|---|
| 1. Nommer | Reconnaître publiquement, dans une communication interne, que l'usage de l'IA pour du soutien psychologique existe et qu'il n'est pas jugé. | Découvrir le phénomène au moment d'un incident et réagir par une interdiction. |
| 2. Informer | Expliquer en trois points ce qu'un agent conversationnel fait bien (mise en mots, disponibilité, première formulation) et ce qu'il ne fait pas (évaluation clinique, détection du risque suicidaire, suivi). | Diffuser un avertissement juridique anxiogène sans contrepartie pédagogique. |
| 3. Sécuriser | Rappeler qu'aucun renseignement personnel de collègue, de client ou de bénéficiaire ne doit apparaître dans une conversation avec un outil grand public. Fournir la consigne par écrit. | Supposer que la consigne va de soi. |
| 4. Connecter | Réviser le programme d'aide aux employés pour qu'il devienne aussi accessible que l'outil concurrent : accès en un clic, réponse rapide, aucune démarche administrative préalable. | Maintenir un parcours d'accès plus lourd que celui d'un agent conversationnel. |
| 5. Outiller | Former les gestionnaires à repérer les signaux d'aggravation et à orienter vers une ressource humaine qualifiée, pas vers un outil. | Faire reposer la détection sur la bonne volonté individuelle. |
Une formulation prête à adapter
Le libellé suivant peut s'intégrer à une politique d'utilisation de l'intelligence artificielle générative ou à un guide du personnel. À faire valider par la personne responsable des ressources humaines et par un conseiller juridique avant diffusion.
« L'organisation reconnaît que certaines personnes employées utilisent des outils d'intelligence artificielle générative pour verbaliser une difficulté personnelle ou professionnelle. Cet usage n'est ni interdit ni encouragé. Il ne constitue pas un service de santé et ne remplace en aucun cas une consultation auprès d'une personne professionnelle qualifiée. Aucun renseignement permettant d'identifier un collègue, un client ou un bénéficiaire ne doit être saisi dans un tel outil. Le programme d'aide aux employés demeure le canal officiel de soutien psychologique et il est accessible en tout temps à [coordonnées]. »
Ce paragraphe s'articule naturellement avec les autres volets d'un document de guvernance IA : usages permis, données interdites, obligation de révision humaine.
Ce que le cadre québécois impose déjà
Trois couches se superposent, dans cet ordre de contrainte pour une organisation québécoise.
Loi 25. Toute organisation qui exerce ses activités au Québec est responsable des renseignements personnels qu'elle détient, y compris lorsqu'ils sont communiqués à l'extérieur du Québec. Une conversation dans laquelle une personne employée décrit l'état de santé d'un collègue, même sans le nommer explicitement, peut constituer une communication de renseignement personnel sensible vers un tiers non encadré par un contrat.
Obligations en santé et sécurité du travail. Le régime québécois reconnaît les risques psychosociaux comme des risques à prévenir au même titre que les risques physiques. Un employeur ne peut donc pas considérer que la santé psychologique de son personnel relève d'un arrangement privé entre la personne employée et un outil numérique.
Cadre fédéral et international. Le Canada ne dispose toujours pas d'une loi adoptée encadrant les systèmes d'intelligence artificielle. Le règlement européen sur l'intelligence artificielle, lui, classe certains usages liés à la santé et à l'emploi dans des catégories à risque élevé. Pour une organisation québécoise, il sert de référence anticipatoire, pas d'obligation directe. Enfin, les outils grand public hébergés aux États-Unis demeurent soumis au Cloud Act, ce qui pèse dans l'évaluation du caractère confidentiel des échanges.
Ce que j'en pense
Je ne crois pas que l'IA soit l'ennemie de la santé mentale au travail. Elle joue un rôle que personne d'autre ne joue actuellement : celui du premier filet, de l'espace de mise en mots à l'heure où toutes les portes sont fermées. Pour une personne qui n'a jamais osé formuler sa détresse à voix haute, écrire trois paragraphes à une machine peut être un premier pas réel.
Ce qui me chicote, c'est le silence organisationnel autour de cet usage. Tant que le chemin vers l'aide humaine sera plus long que le chemin vers l'écran, l'écran gagnera. On est rendus là.
Les limites de cette approche
La grille en cinq mouvements est un outil de gouvernance, pas un dispositif clinique. Elle ne remplace ni une évaluation des risques psychosociaux, ni l'expertise d'une personne professionnelle en santé mentale, ni un protocole de gestion de crise.
Les données citées proviennent d'un sondage international déclaratif : elles établissent l'ampleur d'un comportement, pas ses effets cliniques mesurés. Aucune ventilation québécoise n'est disponible dans les chiffres repris ici. Enfin, cette approche suppose l'existence d'un programme d'aide aux employés ou d'une ressource équivalente. Pour un OBNL de huit personnes sans budget dédié, le cinquième mouvement doit être remplacé par une entente avec une ressource communautaire locale ou par l'orientation vers les services publics de première ligne.
Combien d'employeurs québécois ont eu, cette année, une conversation ouverte avec leurs équipes sur ce que leur monde confie déjà à une machine ?
Sources
- Ipsos pour AXA, AXA Mind Health Report 2026 , juin 2025, 19 000 répondants dans 16 pays
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Questions fréquemment posées
Est-ce que l'IA peut remplacer un psychologue ?
Non. Un agent conversationnel génératif peut aider à mettre des mots sur une difficulté et offrir une disponibilité immédiate, mais il ne pose aucun diagnostic, ne détecte pas l'aggravation d'une détresse, n'assure aucun suivi et ne porte aucune responsabilité clinique. Au Québec, l'évaluation des troubles mentaux est une activité réservée à des professionnels encadrés par un ordre professionnel.
Combien de personnes utilisent l'IA pour du soutien psychologique ?
Selon l'étude Ipsos réalisée pour AXA (AXA Mind Health Report 2026, juin 2025, 19 000 répondants dans 16 pays), 63 % des personnes sondées déclarent utiliser l'intelligence artificielle pour du soutien psychologique. Parmi elles, 28 % rapportent que cet usage a mené à des résultats problématiques, notamment de mauvais conseils ou le renforcement de pensées négatives.
Un employeur québécois doit-il interdire l'usage de l'IA pour la santé mentale ?
L'interdiction est peu réaliste et difficilement applicable, puisque ces usages se font sur des appareils et des comptes personnels. L'approche recommandée consiste à nommer le phénomène, informer sur ses limites, interdire clairement la saisie de renseignements personnels concernant des tiers et rendre le programme d'aide aux employés aussi accessible que l'outil numérique.
Quels risques pour la confidentialité quand un employé se confie à ChatGPT ?
Les échanges transitent par des serveurs souvent situés hors du Québec et peuvent contenir des renseignements personnels sur des collègues, des clients ou des bénéficiaires. Sous la Loi 25, l'organisation demeure responsable des renseignements personnels qu'elle détient, y compris lorsqu'ils sortent du Québec. Les outils américains sont par ailleurs soumis au Cloud Act.
Comment intégrer la santé mentale numérique à une politique d'IA générative ?
Ajoutez un article qui reconnaît l'usage sans le juger, précise que l'outil ne constitue pas un service de santé, interdit la saisie de renseignements identifiant des tiers et rappelle les coordonnées du canal officiel de soutien. Faites valider le libellé par les ressources humaines et par un conseiller juridique avant diffusion interne.
Que faire si un PME ou un OBNL n'a pas de programme d'aide aux employés ?
Une petite organisation peut remplacer le programme d'aide par une entente avec une ressource communautaire locale, un regroupement sectoriel ou l'orientation documentée vers les services publics de première ligne. L'essentiel est qu'une personne en difficulté dispose d'un chemin humain aussi court et clair que le chemin vers un agent conversationnel.
Les risques psychosociaux font-ils partie des obligations de l'employeur au Québec ?
Oui. Le régime québécois de santé et sécurité du travail reconnaît les risques psychosociaux comme des risques à prévenir au même titre que les risques physiques. Un employeur ne peut donc pas considérer que la santé psychologique de son personnel relève uniquement d'un arrangement privé entre la personne employée et un outil numérique.


